Axiologie : comprendre les valeurs

Leçon 1 sur 40

Qu'est-ce que la philosophie ?

La question du jour

Si la philosophie ne produit rien de concret, à quoi peut-elle bien servir ?

Les mots-clés
  • Philosophie : du grec philein (aimer) et sophia (sagesse). L'amour de la sagesse, c'est-à-dire la recherche patiente de ce qui est vrai et de ce qui vaut la peine.
  • Étymologie : l'origine d'un mot. Elle éclaire souvent son sens profond.
  • Étonnement : le fait de trouver étrange ce qui paraît normal à tout le monde. Selon Platon et Aristote, le point de départ de la philosophie.
  • Opinion : une idée affirmée sans être justifiée (« on dit que… », « tout le monde sait que… »).
  • Argument : une raison donnée pour soutenir une idée, que chacun peut examiner (« … parce que … »).
  • Esprit critique : l'habitude de demander des raisons avant de croire ce que l'on entend.

La rédaction modèle

Introduction

Au marché, dans un taxi collectif ou lors d'une réunion de famille, vous avez certainement entendu des phrases comme celles-ci : « Chacun a sa vérité », « L'argent ne fait pas le bonheur » ou « Il faut respecter les anciens, c'est ainsi ». On les répète sans toujours se demander si elles sont vraies, ni même ce qu'elles veulent dire exactement. Faire de la philosophie, c'est précisément s'arrêter sur ces phrases familières et se poser trois questions simples : est-ce vrai ? Pourquoi ? Qu'entend-on exactement par là ?

Beaucoup de personnes ont pourtant une image lointaine de la philosophie : une matière difficile, réservée aux élèves de terminale ou aux savants, faite de mots compliqués et de discussions sans fin. Une objection revient souvent : la philosophie ne fabrique ni pain, ni maison, ni médicament. Si elle ne produit rien de concret, à quoi peut-elle bien servir ?

Pour répondre à cette question, nous procéderons par étapes. Nous verrons d'abord ce que signifie le mot « philosophie », puis d'où naît la réflexion philosophique, et comment elle travaille. Nous examinerons ensuite sérieusement l'objection selon laquelle la philosophie serait inutile, avant de montrer en quoi elle est, au contraire, l'une des activités les plus utiles qui soient.

Première partie — Une définition : l'amour de la sagesse

Commençons par l'étymologie, c'est-à-dire l'origine du mot. « Philosophie » vient du grec ancien : philein signifie « aimer » et sophia, « la sagesse » ou « le savoir ». La philosophie est donc, au sens propre, l'amour de la sagesse.

Cette définition contient une idée importante, qui surprend souvent. Le philosophe n'est pas un sage : c'est quelqu'un qui aime la sagesse, c'est-à-dire qui la désire parce qu'il ne la possède pas encore. On ne désire pas ce que l'on a déjà. De la même manière qu'un étudiant n'aurait pas besoin d'étudier s'il savait déjà tout, le philosophe cherche parce qu'il sait qu'il lui manque quelque chose.

Socrate, philosophe d'Athènes mort en 399 avant notre ère, illustre parfaitement cette attitude. On lui prête souvent la formule « Je sais que je ne sais rien ». En réalité, le texte de Platon, son élève, est plus précis et plus fin. Socrate y explique pourquoi il se juge un peu plus sage qu'un homme réputé savant :

« ce que je ne sais pas, je ne crois pas non plus le savoir »

Platon, Apologie de Socrate, 21d

Toute la différence est là. L'ignorant sûr de lui croit savoir ; le philosophe, lui, sait qu'il ne sait pas, et c'est justement ce qui le met en mouvement. Des siècles plus tard, l'écrivain français Montaigne fera graver une devise sur une médaille : « Que sais-je ? ». La philosophie commence par cette forme d'humilité.

Précisons enfin que la sagesse n'est la propriété d'aucun peuple. Toutes les cultures ont produit des maximes, des contes et des proverbes qui enseignent à bien vivre. À la tribune de l'UNESCO, en 1960, l'écrivain malien Amadou Hampâté Bâ rappelait la richesse de ce savoir transmis oralement, par une formule restée célèbre sous plusieurs variantes : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle ». La philosophie ne méprise pas cette sagesse : elle l'interroge, la discute et cherche à en comprendre les raisons.

Deuxième partie — Le point de départ : l'étonnement

D'où vient la philosophie ? Les deux plus grands philosophes de la Grèce antique, Platon et son élève Aristote, ont donné la même réponse : elle naît de l'étonnement. Dans un dialogue de Platon, Socrate déclare à un jeune homme troublé par une question difficile que ce sentiment d'étonnement est la vraie marque du philosophe, et que « la philosophie n'a pas d'autre origine » (Théétète, 155d). Aristote reprend l'idée : c'est l'étonnement, écrit-il, qui poussa les premiers penseurs aux spéculations philosophiques (Métaphysique, livre A, chapitre 2).

S'étonner, c'est trouver étrange ce que tout le monde trouve normal. Les enfants le font naturellement : « Pourquoi doit-on dire bonjour ? », « Pourquoi les gens meurent-ils ? », « Qui a décidé que cette pierre m'appartient ? ». L'adulte répond souvent : « C'est comme ça ». Le philosophe, lui, refuse de fermer la question trop vite. Il garde l'œil de l'enfant, mais avec la patience et la rigueur de l'adulte.

Cet étonnement débouche sur un type particulier de questions. Comparez ces deux séries :

  • « Quelle heure est-il ? », « Combien coûte un sac de riz au marché ? », « Qui a gagné le match d'hier ? »
  • « Peut-on être heureux sans argent ? », « Qu'est-ce qu'une vie réussie ? », « Doit-on toujours obéir à ses parents ? »

Aux questions de la première série, on répond en regardant une montre, en demandant le prix ou en consultant un journal : ce sont des questions de fait. Les questions de la seconde série sont d'une autre nature : aucun appareil de mesure, aucun dictionnaire ne suffit à les trancher. Il faut réfléchir, c'est-à-dire revenir sur ses propres idées, peser des raisons, comparer des exemples. Deux personnes honnêtes et intelligentes peuvent même aboutir à des réponses différentes. Ce sont les questions philosophiques.

Troisième partie — La méthode : de l'opinion à l'argument

Une fois la question posée, comment le philosophe travaille-t-il ? Il commence par se méfier de l'opinion. Une opinion est une idée que l'on affirme sans la justifier : « Les jeunes d'aujourd'hui ne respectent plus rien », « Cette équipe de football est la meilleure du monde », « Ce médicament traditionnel guérit tout ». Une opinion peut être vraie ou fausse ; mais telle qu'elle est formulée, elle ne dit pas pourquoi elle serait vraie. On ne peut que l'accepter ou la rejeter en bloc.

Le philosophe cherche à passer de l'opinion à l'argument, c'est-à-dire à une idée soutenue par une raison que chacun peut examiner. Comparez : « Les jeunes ne respectent plus rien » et « Beaucoup de jeunes suivent moins certaines traditions, parce que les réseaux sociaux leur font connaître d'autres façons de vivre ». La seconde phrase peut être discutée : on peut vérifier si les réseaux sociaux ont réellement cet effet, chercher d'autres causes, ou trouver des exemples contraires. L'argument ouvre la discussion là où l'opinion la ferme.

C'est exactement ce que faisait Socrate. Il interrogeait les passants sur la place publique d'Athènes : « Tu dis que tu es courageux ; mais qu'est-ce que le courage ? ». Ses interlocuteurs, c'est-à-dire les personnes avec qui il dialoguait, découvraient souvent qu'ils employaient des mots importants sans savoir les définir. L'expérience était parfois vexante, mais toujours instructive. Socrate en tirait une conviction qu'il exprima devant ses juges :

« une vie sans examen ne vaut pas la peine d'être vécue »

Platon, Apologie de Socrate, 38a

Examiner sa vie, c'est se demander pourquoi l'on croit ce que l'on croit, et pourquoi l'on fait ce que l'on fait. Le philosophe travaille ainsi avec trois outils simples, que vous apprendrez à manier dans les prochaines leçons : la question, qui ouvre la réflexion ; la définition, qui précise de quoi l'on parle ; l'argument, qui donne des raisons.

Notons au passage ce que Kant, philosophe allemand du XVIIIe siècle, affirmait en substance dans sa Critique de la raison pure : on ne peut pas apprendre la philosophie comme on apprend une liste de dates ; on peut seulement apprendre à philosopher. Cette formation ne vous demandera donc pas seulement de retenir des idées, mais de vous exercer à penser.

Quatrième partie — Une objection : « la philosophie ne sert à rien »

Soyons honnêtes : l'objection selon laquelle la philosophie est inutile mérite d'être prise au sérieux. Elle repose sur au moins trois arguments.

  1. Les philosophes ne sont jamais d'accord. Depuis plus de deux mille cinq cents ans, ils discutent des mêmes questions sans parvenir à une réponse unique. N'est-ce pas le signe d'une activité stérile ?
  2. La philosophie ne mène à aucun métier précis. Le médecin soigne, l'ingénieur construit, l'agriculteur nourrit. Le philosophe, lui, semble seulement parler.
  3. La vie exige d'agir, pas de discuter. Pendant que l'on réfléchit, il faut bien manger, payer le loyer, élever ses enfants. Le temps passé à philosopher serait du temps perdu.

Cette objection contient une part de vérité. La philosophie ne remplace ni le travail, ni les savoirs techniques, ni l'action. Celui qui se contenterait de discourir sans jamais agir aurait tort. Mais l'objection repose sur une confusion : elle confond ce qui est utile et ce qui rapporte immédiatement. Un outil peut être précieux sans produire lui-même quoi que ce soit : une boussole ne fait pas avancer le bateau, mais sans elle on risque d'aller n'importe où.

Cinquième partie — La réponse : à quoi sert la philosophie

La philosophie est utile d'abord parce qu'elle apprend à penser par soi-même. En 1784, Kant résumait l'esprit de son époque, celle des Lumières, par une devise latine qu'il traduisait ainsi :

« Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement »

Emmanuel Kant, Qu'est-ce que les Lumières ?, 1784

L'entendement, c'est la faculté de comprendre et de juger. Penser par soi-même demande du courage, car il est plus confortable de répéter ce que tout le monde dit. Or celui qui a pris l'habitude d'examiner une affirmation se laisse moins facilement tromper : par une rumeur qui circule sur WhatsApp, par une publicité qui promet un « produit miracle », ou par un beau parleur qui flatte au lieu de démontrer. Ce que l'on appelle l'esprit critique n'est rien d'autre que cette habitude de demander des raisons avant de croire.

La philosophie est utile ensuite parce qu'elle aide à décider. Choisir un métier, se marier, voter, pardonner ou non, dire la vérité à un ami au risque de le blesser : toutes ces décisions engagent nos valeurs, c'est-à-dire ce que nous jugeons important, juste ou bon. Réfléchir avant de choisir, c'est se donner une chance de choisir ce qui compte vraiment pour nous, et non ce que l'habitude ou la pression des autres nous imposent.

Elle est utile, enfin, parce qu'elle donne du sens à la vie elle-même. Le philosophe français Descartes l'a dit avec une image frappante :

« c'est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher »

René Descartes, lettre-préface des Principes de la philosophie, 1647

Et ce travail n'a pas d'âge. Le philosophe grec Épicure ouvrait sa célèbre lettre à son disciple Ménécée par ce conseil : « Quand on est jeune il ne faut pas remettre à philosopher, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser de philosopher ». Que vous ayez dix-huit ans ou soixante, il n'est jamais trop tôt ni trop tard pour commencer.

Quant au désaccord entre philosophes, il n'est pas un échec. Sur les questions de valeur, il n'existe pas de réponse que l'on pourrait lire sur un instrument de mesure. Chaque philosophe apporte des arguments que l'on peut comparer, et chacun de nous en sort plus lucide, même lorsqu'il ne tranche pas.

Conclusion

La philosophie est l'amour de la sagesse : une recherche jamais achevée, qui commence par l'étonnement et avance par des questions, des définitions et des arguments. Elle ne produit pas d'objets, et elle ne remplace ni le travail ni l'action. Mais elle produit quelque chose de plus rare : des personnes capables de penser par elles-mêmes, de résister aux idées toutes faites et de justifier leurs choix.

Dans cette formation, nous appliquerons ces outils à une question précise : celle des valeurs. Qu'est-ce qui a de la valeur ? Le bien, le juste, le beau, le vrai, l'utile ? Les valeurs sont-elles les mêmes pour tous ? Cette branche de la philosophie porte un nom : l'axiologie, du grec axios, « qui vaut ». Mais avant d'y entrer, il faut apprendre à penser avec méthode : ce sera l'objet des quatre prochaines leçons.

À retenir
  • La philosophie est l'amour de la sagesse : le philosophe ne possède pas la sagesse, il la cherche.
  • Socrate se jugeait sage parce qu'il ne croyait pas savoir ce qu'il ignorait (Apologie, 21d).
  • La philosophie naît de l'étonnement (Platon, Aristote) : trouver étrange ce que tout le monde trouve normal.
  • Une question philosophique ne se tranche ni par une mesure ni par un dictionnaire : elle demande de réfléchir et de peser des raisons.
  • Philosopher, c'est passer de l'opinion (affirmer sans justifier) à l'argument (donner des raisons).
  • La philosophie ne rapporte rien immédiatement, mais elle apprend à penser par soi-même (Kant), à décider selon ses valeurs, et à ne pas vivre « les yeux fermés » (Descartes).
Ton exercice

Choisissez une phrase que l'on entend souvent autour de vous, par exemple : « L'argent fait le bonheur », « Chacun a sa vérité », « Les études ne servent à rien » ou « Il faut toujours obéir aux aînés ».

  1. Transformez-la en question philosophique (une question à laquelle on ne peut pas répondre en regardant ou en mesurant).
  2. Donnez un argument pour, construit sur le modèle « … parce que … ».
  3. Donnez un argument contre, appuyé sur un exemple précis tiré de la vie quotidienne.
  4. Dites, en une phrase, ce que cet exercice vous a appris sur la phrase de départ.

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Questions

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  1. Le mot « philosophie » vient du grec. Que signifie-t-il ?

    1.Le mot « philosophie » vient du grec. Que signifie-t-il ?

  2. Selon le texte de Platon (Apologie, 21d), en quoi Socrate se juge-t-il un peu plus sage que les autres ?

    2.Selon le texte de Platon (Apologie, 21d), en quoi Socrate se juge-t-il un peu plus sage que les autres ?

  3. Selon Platon et Aristote, par quoi commence la philosophie ?

    3.Selon Platon et Aristote, par quoi commence la philosophie ?

  4. Laquelle de ces questions est une question philosophique ?

    4.Laquelle de ces questions est une question philosophique ?

  5. À quoi sert la philosophie, d'après la leçon ? (plusieurs réponses)

    5.À quoi sert la philosophie, d'après la leçon ? (plusieurs réponses)

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